Marque de banc de sable
Ils étaient quatre, il y a trois jours, dans l'eau jusqu'à la taille, en train de pousser leur embarcation dans la marée montante au milieu la baie. L'un d'entre eux a désespérément utilisé un bout de pagaie pour la faire avancer. Le moteur relevé sur le tableau arrière signale l'origine du problème. Une fois de plus, Nimic est en train de manoeuvrer pour ajuster le mouillage qui tient mal au moment de la renverse de vives-eaux. Je viens juste d'envoyer l'ancre par le fond, je les vois en relevant la tête, à deux cents mètres. Je fais un signe et crie : "Vous avez besoin d'aide ?" Le concert de leurs voix indique qu'ils sont étonnés de mon souci, et qu'ils se débrouilleront bien tout seuls. Tout de même, je vois que pour rejoindre le rivage avec leur stock de palourdes arrachées à la lagune, ils vont être obligés de nager en poussant la barque. La brise thermique s'est méchamment levée contre le courant, le clapot est puissant. Je passe un appel sur la VHF du port pour signaler leur situation. Pas de réponse.
Le lendemain, l'un de ces pécheurs à pied était à vingt mètres du bateau, dans cette activité qui me sidère. Pendant des heures en suivant la ligne de fond accessible entre fin de jusant et début de flot, ils baignent dans l'eau jusqu'à la poitrine, creusent la vase autour d'eux à l'aide d'une spatule tamisée à long manche et versent leur butin de coquillages dans une hotte sur leur dos. Certains même fument. Celui-ci, me voyant émerger sur le pont, me lance un joyeux : "Eh bonjour, tu as besoin d'aide ?". Nous échangeons des encouragements ;)
En touchant terre pour ma douche du jour, pourtant, je tiens à demander au marin du port s'il a entendu mon appel de la veille. Comme pour éviter de répondre, il explique : "Ce sont des illégaux, ils vendent leur pêche aux restaurants du coin sans respecter les procédures d'assainissement. Les coquillages doivent passer trois mois en viviers avant d'être consommés." Bien sûr, il ne me serait pas venu à l'idée, sauf en extrême urgence, de manger les produits naturels de ces eaux polluées par l'environnement humain. Mais bon, est-ce une raison pour abandonner des personnes en danger ? Ce sont des illégaux, répète encore hier l'un des moniteurs de l'école de voile, en train de poser des bouées pour l'entraînement d'optimist féminin dont les parcours démarrent à cinquante mètres de Nimic. Il voulait éliminer une petite bouée de signalisation manifestement posée là par les pêcheurs pour marquer la limite du domaine accessible à pied. Je l'ai néanmoins convaincu que par effet miroir, cette bouteille en plastique donnait une indication précise sur la bonne zone de mouillage.
Optimists à l'entraînement
Retour de pêche
Aujourd'hui que Nimic est enfin mouillé sainement, et que les coefficients décroissants vont rendre le séjour plus confortable, j'ai pris le temps de regarder le ballet des pêcheurs à pied à marée basse. J'ai constaté qu'il y en a deux clans différents. Ceux qui débarquent du village de Seixal et y rentrent en sécurité dès que la mer commence à couvrir. Et ceux qui surgissent du bois d'Amora, plus nombreux, moins bien équipés, et surtout plus colorés. Associé au souvenir des bidonvilles d'immigrants que j'ai vus là-bas au cours de mon tour de la baie, ce détail donne un double sens à la notion d'illégalité et de non-assistance à personne en danger. En voyant passer vers Amora leur canot lourdement chargé de sept hommes et femmes aux discussions animées, resté.e.s jusqu'au dernier instant à compléter la cargaison de vivres fraîches pour leurs familles, je me suis dit qu'ils avaient probablement vécu des traversées autrement difficiles avant d'échouer ici.